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Parents, laissez les vivre…

Dans le livre « La perfection du revers »,  Manuel Soriano décrit habillement la carrière météorique de Patricia Lukastic et les comportements abusifs d’un père décidant tout de la vie de sa fille, championne mais enfermée dans le rêve de celui-ci.

Un sondage téléphonique que nous avons fait réaliser auprès des 67 millions de Français (Salto Mag ne recule devant aucun sacrifice pour donner satisfaction à ses lecteurs…) permet d’affirmer que la page 40 du premier numéro papier a été l’une des plus appréciées.

Un jeune footballeur y écrivait une lettre à son papa pour lui reprocher ses interventions incessantes durant les matchs qu’il dispute, que ce soit contre l’arbitre, contre ses adversaires ou contre les parents des joueurs de l’autre équipe.

La littérature sportive affectionne ce genre de personnages qui font d’excellents héros de roman. Il fut un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître (vers la fin du siècle dernier) où, au sein du tennis féminin, proliféraient les pères abusifs. À tel point que les agences de marketing s’amusaient, chaque année, à dresser la liste des pires parents.

Derrière Stefano Capriati, Jim Pierce, Peter Graf et Betty Chang revenait souvent le nom d’Elián Lukastic. C’est son rôle au quotidien dans la carrière météorique de sa fille Patricia qui est conté dans « La perfection du revers » de Manuel Soriano, un livre argentin dont la traduction française est parue en début d’année 2018.

Blessé par l’échec de son mariage, blessé par l’échec d’une invention dont il espérait la fortune, Elián prend tôt conscience des qualités physiques extraordinaires de sa fille et reporte sur elle toutes ses ambitions et tout son amour. Il a une théorie : le tennis et le jeu d’échecs présentent de grandes similitudes. Il étudie donc en détail le jeu des adversaires de sa fille pour discerner leurs habitudes et leurs failles.

Il fait de sa fille une « tueuse » du circuit dont la vie est régentée dans les moindres détails par son stratège de père. Il décide de tout sans jamais la consulter. Il désigne ses entraîneurs et les révoque quand ils s’avisent de lui tenir tête. Il choisit les clubs où elle joue puis en change. Il décide des compétitions qu’elle dispute.

La vie de Patricia, surnommée « Luka », n’est que contraintes. Son père cherche constamment une efficacité maximale : « Elián se concentrait sur le renforcement du mental. Il changea de stratégie. Passa des interdictions à un système de punitions et de récompenses, afin que sa fille soit consciente des conséquences de ses actes. » Elle n’a droit à aucune fantaisie. Il lui est simplement demandé d’être un « objet » performant, porteur des ambitions paternelles.

Mais un organisme trop tôt porté à ses limites se révolte, a des défaillances de plus en plus fréquentes.

(La suite de cet article dévoile la fin du livre).

Le livre s’achève sur la finale des Internationaux d’Australie qu’elle dispute contre Monica Seles. Elle semble pouvoir triompher mais durant la partie, son corps lui signifie soudain qu’il en a « plein le dos ». Elle éprouve de violentes douleurs. Alors elle laisse filer les jeux. Mais cela n’a guère d’importance car elle décide aussitôt de mettre un terme à sa carrière. Son père qui est en train de mourir dans un lointain hôpital ne peut plus peser sur sa vie et elle constate qu’elle n’a jamais vraiment aimé le tennis. Cette quasi‑biographie (car Patricia Lukatic n’a jamais existé que sous la plume de l’auteur) explique, en une affirmation magnifique, ce qu’est un champion de ce sport : « On ne joue réellement bien au tennis que cinq ou six fois par an, pas plus, les autres jours il faut apprendre à gagner en jouant mal. »

PATRICK FILLION – Association des écrivains sportifs

La perfection du revers, Manuel Soriano, Éditions Actes Sud